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jeudi 27 mars 2014

Le culte de la Femme (aux lions) et du Taureau-Soleil


Déesse-Mère Çatal Höyük (Turquie néolithique -8500 à -5500)

Il est impossible de connaître les formes d’une religion du passé. Les religions aiment se présenter comme des traditions authentiques qui ont été transmises sans interruption et sans modification depuis le moment de leur révélation. La réalité est toute autre. Les religions sont comme des fleuves, qui peuvent jaillir de petites sources, former des ruisseaux, accueillir d’autres ruisseaux, former des fleuves etc. Quand on regarde alors les petites sources des origines par le point de vue de la religion « achevée », on a tendance à les interpréter dans ce sens, c’est-à-dire à leur attribuer des caractéristiques qu’elles n’ont acquises qu’ultérieurement. Il est impossible de connaître les religions du néolithique, et il est difficile de déduire leur forme à partir de formes plus tardives. On peut néanmoins s’y essayer, en partant de l’a priori de Dupuis que toutes les religions racontent l’Histoire du Dieu-Univers, de l’univers divin et du Ciel et de la Terre. Le Ciel étant actif et masculin et la Terre passive et féminine. C’est ce couple, source de tous les bienfaits, qui prendra une place centrale dans les cultes les plus anciens. Le soleil était l’astre le plus actif dans le Ciel, dont il parcourait l’étendu, en se levant le matin et en se couchant le soir. Son parcours et sa puissance croissante et déclinante créaient les saisons. On a appris à le connaître sous ces divers aspects et degrés de puissance. Les premiers cultes avaient sans doute pour objet les rapports entre le Ciel et la Terre, dont on avait fait des dieux, et sur lesquels furent projetés des traits anthropomorphes.

La religion de la Femme et du Taureau daterait selon Jacques Cauvin du néolithique du Proche-Orient (plus précisément entre -9500 et -9000), « à partir des trouvailles de Çatal Hüyük ».
« Sur une statuette célèbre de Çatal Höyük, la déesse, obèse, enfante, assise sur des panthères qui lui servent de trône… Ainsi convergent donc les idées de fécondité, de maternité, de royauté et de maîtrise des fauves. Ce sont bien là tous les traits de la Déesse mère qui dominera le panthéon oriental jusqu’au monothéisme masculin d’Israël. »[1]
Cette région (Anatolie en Turquie) fut habitée par les Hattis, un peuple disparu, qui adorait une déesse de la fertilité (Wurushemu) et le dieu-taureau de la nature (Taru). « Ils vénéraient ces animaux totémiques comme compagnons de la grande déesse. Celle-ci devint alors la divinité de la vie (fertilité) et de la mort (bêtes sauvages). »[2]

Cybèle

C’est dans la même région, que plus tard, Cybèle, la Mère-Epouse, fera son apparition. Son nom signifierait « gardienne des savoirs »). Elle fut à l’origine une divinité phrygienne également sous le nom d’Agdistis. Son culte sera importé par la suite en Grèce et à Rome, où elle personnifiait la nature sauvage. On trouve plusieurs représentations de Cybèle dans le Museum of Anatolian Civilization à Istanbul. Elle est assise sur un trône, un lion à chaque côté. Les montagnes qu’elle hante varient selon les civilisations qui l’ont adoptée. « Le centre de son culte se trouvait sur le mont Dindymon, à Pessinonte (Galatie, Turquie), où le bétyle[3] (la pierre météorique cubique noire à l'origine de son nom, Kubélè) qui la représentait serait tombé du ciel. » Peut-être le bétyle est l’élément (aniconique) le plus ancien du culte, sur lequel se grefferont différents mythes et cultes au cours des siècles. Mais les représentations iconiques semblent être très anciennes.
« Dans la version phrygienne du mythe, Zeus donne naissance à l'hermaphrodite Agdistis en se masturbant sur Cybèle — ou, selon la version, en répandant son sperme sur le sol pendant son sommeil —. Effrayés par sa force, les dieux l'émasculent ; du sang d'Agditis naît l'amandier. Nana, fille du dieu-fleuve Sangarios, cueille un fruit de l'arbre et le tient contre son sein ; il disparaît et elle tombe enceinte. Elle donne naissance à un garçon, qui est exposé. Élevé par des chèvres sauvages, Attis devient un jeune homme d'une beauté telle que Cybèle-Agditis s'en éprend. Cependant, il est destiné à la fille du roi de Pessinos — ou, selon la version, il perd sa virginité dans les bras d'une naïade, Sagaritis. Furieuse, Cybèle frappe de folie Attis, qui s'enfuit sur le mont Didyme, où il s'émascule. Du sang d'Attis naît le pin, toujours vert. » (Wikipedia)
Quelques soient les éléments anthropomorphes et humains qui habillent ces mythes, le fait de base, comme le répète Dupuis, est le lien entre la terre et les cycles du soleil, tel qu’il est vu par les traditions. Le soleil qui voyage le long de la voûte céleste en répandant son essence (lumière et chaleur), et en la perdant du même coup. Il crée en se sacrifiant. Il perd de sa puissance, virile. Puissance qu’il doit retrouver pour renaître et pour répandre de nouveau son essence sur la terre.

Si Cybèle est initialement la pierre noire (bétyle) inerte, tombée du ciel[4], il lui manque la vie. En répandant sa semence[5] sur Cybèle, Zeus crée un être hermaphrodite Agdistis (logiquement l’hermaphrodite de Cybèle et de Zeus). L’union des deux sexes d’Agdistis lui donne une force qui effraie les autres dieux, qui l’émasculent. De son sang naît l’amandier, dont un fruit sera recueilli par une nymphe (Nana), qui tombe enceinte et donne naissance à un garçon, qui est exposé, trouvé et élevé par des chèvres sauvages. Ce berger sera Attis dont Cybèle tombe amoureuse. Logiquement, Attis serait le fils/petit-fils[6] de Cybèle. Attis tombe amoureux d’une naïade, Sagaritis. « Furieuse, Cybèle frappe de folie[7] Attis, qui s'enfuit sur le mont Didyme, où il s'émascule. Du sang d'Attis naît le pin, toujours vert. » C’est un des multiples versions du mythe/culte de base de la Femme et le Taureau/Soleil, quel que soit le nom de la Femme, que l’on nomme ici « Cybèle » par facilité. Les détails varient en fonction de la géographie et des époques.
« Chaque printemps les adorateurs de Cybèle vont se rappeler la tristesse de la mort d’Attis en acte de jeûne et de flagellation. C’est uniquement durant la période romaine tardive des célébrations (après 300 A.D.) que le festival printanier a célébré la renaissance d’Attis. Le pin, symbolisant Attis, était coupé et ensuite porté jusqu’au sanctuaire, comme un cadavre. Plus tard, dans la suite du festival, l’arbre était enterré tandis que les initiés entraient en transe et se coupaient avec des couteaux. La nuit suivante, la tombe de l’arbre était ouverte et la renaissance d’Attis était célébrée. »
« Attis » est très clairement un des nombreux héros solaires, il représente le cours du soleil. Ce n’est évidemment pas par tristesse de la mort d’Attis que les adorateurs de Cybèle, vont se dérober de leur propre puissance, afin de l’offrir à Attis, le soleil, pour que celui-ci renaisse. Initialement, ce furent des prêtres qui s’émasculèrent, pour donner leur puissance à « Attis »/le soleil. Plus tard, il semblerait que le taurobole ait pu remplacer ce rituel. Il n’empêche que la tradition des prêtres eunuques (« galles ») s’est poursuivi jusqu’à sous l’empire romain (en 203 av. J.-C. le Sénat romain a intégré Cybèle au panthéon de la ville).
« Le taurobole est un sacrifice propitiatoire du culte de Cybèle au cours duquel on égorgeait un taureau. Les tauroboles se pratiquaient assez rarement et donnaient lieu à de grandes cérémonies « de masse » au cours desquelles de nombreux sacrifices étaient pratiqués. L’objet du sacrifice était d’abord d’assurer la prospérité de l’empereur. Par la suite il fut pratiqué pour des individus, qui fournissaient eux-mêmes leurs victimes, pour leur propre bénéfice et celui de leur famille. Il est possible que le taurobole, loin d’être ce baptême sanglant, ait consisté en une castration de l’animal, rappelant l’émasculation d’Attis. Les vires (littéralement les « forces » (ce nom a été attribué aux cornes de l’animal, mais il s’agit plus probablement des testicules) étaient ensuite enterrés, peut-être sous l’autel. Il est dès lors possible que l’autel ne se trouve pas nécessairement sur le lieu du sacrifice (l’autel taurobolique de Tain-l’Hermitage mentionne un sacrifice à Lyon). »
Cybèle sur son char de lions et Attis

Sur les premières représentations de « la Femme », on la voit assise sur un trône côtoyée de deux panthères/lions. On la verra plus tard sur un char tiré par deux lions (ou des griffions).

Anahita la Dame des animaux sauvages

Anahita vénérée par Artaxerxes II

« La Femme » sera aussi représentée comme (Aredvi Sura) Anahita (Arədvī Sūrā Anāhitā) tenant deux lions dans ses mains, ou se tenant debout sur un lion. Elle est associée au culte de Mithra. Elle serait la mère de Mithra, qui aurait été conçu de la semence de Zarathoustra préservée dans l’eau du lac Hamun dans la province perse de Sistan. On le dit aussi pétrogène, c’est-à-dire créé lui-même à partir de la roche, ou encore primogenitus ou autogenitus (T. rang byung). La roche, la pierre, fait évidemment penser à la pierre noire (bétyle) qui n’est autre que Cybèle (voir ci-dessus).

Dans l’empire romain, on trouva côte à côte le culte de Mithra (pour les hommes) et celui de Cybèle, plutôt pratiqué par les femmes et par les galles, des prêtres eunuques, habillés en femme. Les deux cultes faisaient usage de sacrifices de taureaux (tauroboles).

***

[1] Jacques Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l’agriculture, CNRS Éditions (page 51).

[2] Source

[3] L’Omphalos de Delphes est un bétyle. « Selon la cosmogonie de la religion grecque antique, Zeus aurait lâché deux aigles des points extrêmes oriental et occidental du monde. Au point où ils se rencontrèrent, Zeus aurait laissé tomber l’omphalos, marquant ainsi le centre, le « nombril du monde ». » (Wikipedia).

[4] « Elle était adorée à Pessinonte sous la forme d'une pierre noire tombée du ciel. Cette pierre était fixée devant la bouche de la statue de la déesse. Elle fut donné à Rome au plus méritant par ses vertus des jeunes gens de la Ville, c'est ainsi qu'elle fut remise à Scipion Nasica qui, lui-même, la remit aux matrones désignées à cet effet. Son temple était rond comme celui de Vesta, il s'élevait sur le Palatin. Sa fête se terminait par le lavement de la pierre noire dans l'Almo (petite rivière qui se jetait dans le Tibre) par un vieux prêtre tandis que les autres dansaient, hurlaient, se flagellaient (une de ses statues la représente avec à la main un fouet terminé par des osselets), tapaient sur des tambours ou soufflaient dans des flûtes phrygiennes. »

[5] Une goutte d'eau à l'origine de la vie

[6] d’Agdistis

[7] Métamorphoses d’Ovide : « -"Entre le verdoyant Cybèle et la haute Célènes, un fleuve, le Gallus, roule ses ondes insensées. [4, 365] Celui qui boit à ces eaux devient fou. N'approchez pas, vous tous qui tenez à votre raison: celui qui boit à ces eaux devient fou." » Source « la rivière gallus en Phrygie qui coulait à proximité d'un temple consacré à Cybèle, son eau légendaire avait la réputation de rendre tellement fous les gens qui en buvaient qu'ils se castraient eux-mêmes. »

mercredi 19 mars 2014

Dupuis sur l'astrologie indienne




Extrait du Mémoire explicatif du zodiaque chronologique et mythologique par Charles-François Dupuis. Passage concernant l’astrologie indienne. Version éditée par De Sphaeris.

Ce que j’en ai dit ici suffit pour m’autoriser à chercher dans le ciel, dans le Soleil, dans la Lune, dans les astres, planètes ou fixes, l’origine ou le sens de beaucoup de fictions sacrées des peuples de l’Inde.

C’est là ce que proprement les Indiens appellent leur astronomie poétique et allégorique qui, suivant eux, ne doit pas être confondue avec la véritable astronomie [140] ou avec l’astronomie pure. Ils disent qu’il ne faut pas confondre le langage des Djyantichicas, ou astronomes mathématiciens, avec celui des Pouranichas, ou des fabulistes poétiques, que c’est uniquement à cette confusion qu’il faut imputer les erreurs nombreuses des Européens au sujet des sciences indiennes.

Les partisans des Pouranas [141], qui soumettent toute la nature à un système de mythologie emblématique, supposent qu’une nymphe céleste préside à chacune des constellations et que le dieu Soma, ou Lunus, ayant épousé douze d’entre elles, donna naissance à douze génies, ou mois, qui portent le nom de leurs mères. Effectivement, ces noms se tirent des douze natchtrons [nákṣatravoir le début des notes] où la Lune de chaque mois est pleine. Tel est le sens de cette allégorie.

C’est parce que le génie poétique personnifiait ainsi tout dans l’Univers que Chumonton, dans l’Ezour-Vedam, reproche à Biache, qui parle d’après les fictions sacrées de l’Inde, d’avoir donné des figures d’hommes au Soleil, à la Lune, aux étoiles et de les avoir personnifiés. C’est un pareil reproche qui a été fait aux Grecs et aux Romains par les ignorants adversaires de leurs fictions sacrées, qu’eux-mêmes n’entendaient pas assez pour les défendre et pour expliquer les allégories qu’elles renfermaient. Après avoir bien caractérisé ici le génie poético-allégorique qui a donné naissance à ces fables des Indiens, et qui a servi de principe de composition aux statues souvent bizarres de leurs divinités, nous allons prouver par quelques exemples l’usage qu’on peut faire de notre tableau pour les analyser.


Les Indiens ont leur dieu Kartikeya, qu’ils représentent ayant six visages et assis sur un paon. Dans chacune de ses mains est un attribut du dieu de la guerre.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur notre tableau pour reconnaître que ce dieu est le génie qui préside au troisième natchtron, qui contient les Pléiades, et qu’on nomme Krittikā, celui qui donne son nom au mois marqué par le coucher des Pléiades et dans lequel était pleine la Lune de la fin d’octobre.

On verra que les étoiles qui répondent à ce natchtron sont au nombre de six, c’est l’hexastron des Pléiades [142], et que le paon est l’oiseau affecté à ce natchtron. Les Pléiades sont sur la fin de la constellation du Bélier, domicile de Mars, dont le signe caractéristique accompagne l’animal céleste, Bélier, gravé dans ce tableau. Telle est l’origine des attributs militaires qu’on lui donne. C’est ainsi que, dans la sphère de Bianchini, le premier décan du Bélier, qui est affecté à la planète de Mars, est représenté avec une arme. C’est une hache et il est placé sous la planète de Mars, qui a la pique.

Les six faces représentent les six étoiles des Pléiades car, quoiqu’on en compte souvent sept dans les écrits des poètes, on n’en voit véritablement que six [143]. Quœ septem dici, sex tamen esse solent

Aussi les brâhmanes ne mettent-ils dans ce natchtron que six Pléiades, comme on peut le voir dans notre tableau.

Hyde, dans son Commentaire sur Ulugh Beigh, nous dit que les Coptes les appellent les six astres [144].

Le Paon fut sans doute affecté à cette constellation parce qu’elle forme une espèce d’éventail semé d’étoiles comme la queue du Paon. Ce sont les yeux de l’Argus grec, aussi M. Jones reconnaît-il entre Argus et Kartikeya une grande ressemblance.

L’Argus indien accompagne une déesse qui a la plupart des caractères de l’Isis égyptienne ou de l’Io des Grecs, changée en vache, placée dans le Taureau céleste près des Pléiades et adorée comme Isis à tête de Taureau en Égypte.

La conjecture de M. Jones est fondée et le Kartikeya des Indiens est réellement l’Argus des Grecs, l’Argus aux cent yeux, surveillant de la Lune du Taureau appelée Io dans la langue des Argiens et Isis en Égypte. Voici l’explication de la fable de l’Argus grec, qui n’est qu’une copie de l’Argus des Indiens.

Pendant plusieurs siècles, lorsque l’équinoxe de printemps était dans le second natchtron ou dans Bharanī, la Lune ou la néoménie équinoxiale paraissait pour la première fois dans le Taureau céleste, un peu au-dessus des Pléiades ou de Krittikā. Voilà le surveillant d’Io ou de la Lune, car Io était le nom de la Lune dans la langue des Argiens. Les images de la Lune prenaient donc les formes du signe céleste où elle se montrait pour la première fois. Tant que les Pléiades n’étaient point couchées héliaquement, c’est-à-dire tant que le Soleil ne s’en était pas assez approché pour les absorber dans ses rayons, on voyait aux portes de la nuit ou au couchant les Pléiades aux six faces. Elles paraissaient veiller sur l’inégal cours des nuits qui, ce mois, portait les attributs de la constellation où elle avait pris naissance et du génie qui présidait au mois du Taureau. Mais lorsque le Soleil s’était assez avancé pour éclipser de ses feux les surveillantes d’Io ou les Pléiades, et pour les absorber dans ses rayons pendant quarante jours, comme le dit Hésiode [145], alors Io n’avait plus de surveillant. On la voyait parcourir le ciel en liberté et reprendre le mois d’après une nouvelle forme qui n’était plus celle du Bœuf.

Cette disparition des Pléiades arrivait au lever héliaque de Persée placé au-dessus d’elle, de Persée qui a tous les attributs du fils de la Pléiade Maia, ou de Mercure, fils d’une Atlantide, car il naissait de la conjonction du dieu du jour avec les filles d’Atlas. Comme Mercure, il a les talonnières, le pétase et il porte le harpé, ou l’instrument tranchant dont se servit Mercure pour couper la tête d’Argus. Voilà l’origine de la fiction qui suppose qu’un génie ailé, armé du harpé, ayant des talonnières et un pétase, tua les surveillantes ou le génie surveillant de la Lune ou d’Io, dans la forme de Taureau qu’elle prenait au printemps.

C’est là ce phénomène astronomique qui, pendant plusieurs siècles, tous les ans, fut observé et fut chanté par les Prêtres du Soleil et de la Lune. Voilà le sujet de cette fiction astronomique dont on trouve la clé dans notre tableau par les rapports qu’il offre entre le Kartikeya monté sur le Paon, ce gardien d’une déesse qui a tous les caractères de l’Isis égyptienne, et l’Argus des Grecs, gardien d’Io, qui devint l’Isis égyptienne, enfin d’Argus, dont les yeux furent placés sur la queue du Paon par Junon, tandis que les formes de vache qu’avait Io restèrent au signe céleste qu’elle avait quitté et près duquel brillent les Pléiades.

Macrobe a soupçonné les rapports qu’a cette fiction avec la marche du Soleil qui éclipse les étoiles de ses feux. Mais c’est à tort qu’il a étendu à toute la voûte azurée le nom d’Argus, qui ne s’applique ici qu’aux Pléiades ou aux astres du printemps, placés sur la fin de la constellation du Bélier et près du Taureau dans lequel toute l’antiquité a vu le signe ou la forme d’Io [146] ou de la Lune, qui y a son exaltation.

Persée porte une arme, par la même raison qui en fait donner une à Mithra en Perse [147] et à Kartikeya en Inde. C’est parce qu’il tient au domicile de Mars. On prétend que du commerce du dieu de la lumière avec Io ou avec la Lune, sous la forme d’Io, était né Épaphus, le même qu’Apis. Or, nous avons prouvé dans notre grand ouvrage qu’Apis, représenté par le Bœuf, qui portait sur l’épaule le croissant de la Lune, était un emblème relatif à la néoménie équinoxiale sous le Taureau céleste [148]. On peut consulter notre article [149]. C’est ce croissant qui est entre les cornes du Taureau dans le Zodiaque de Dendérah.

Cet Épaphus, fils d’Io, défie Phaéton ou le Cocher porte-chèvre qui suit Persée dans le ciel, comme la fable de Phaéton suit celle d’Argus dans Ovide. Nous avons fait remarquer ailleurs la liaison que devaient naturellement avoir entre elles ces deux fables [150].

Nous trouvons ici une nouvelle preuve de cette liaison qui prend son origine dans l’astronomie.

En effet, le même natchtron qui renferme le Paon que monte Kartikeya chez les Indiens, et dont la queue est semée des yeux d’Argus chez les Grecs, renferme aussi la Chèvre que porte le Cocher ou Phaéton, comme on peut le voir dans notre tableau. Elle est le quadrupède affecté au même natchtron, auquel est affecté l’oiseau Paon. Ovide, sans doute, ne savait pas que ces fables fussent liées entre elles par les mêmes rapports qui les unissaient dans le système astrologique des Orientaux, mais il suivait un ordre qu’y avaient mis les anciens mythologues, dont les ouvrages servirent de base aux siens.


Si l’on fait mouvoir le globe jusqu’à ce que le point équinoxial d’automne, alors au Scorpion, vienne se placer au méridien, on verra à la suite du Cocher passer successivement l’Ourse céleste, Arcas son fils, ou le Bootes au nord, et vers le midi le Corbeau, le centaure Chiron, enfin sur le point équinoxial même le Serpentaire Esculape. Ce sont là précisément les tableaux qu’Ovide nous présente successivement, et dans le même ordre, dans le second livre de ses "Métamorphoses". Il nous ramène au Loup céleste, constellation d’automne, d’où il était parti en décrivant la dégradation de l’espèce humaine et des âges, qui nécessita la destruction de l’ancien ordre de choses pour ramener un nouvel ordre au printemps suivant lorsque le Soleil devint amoureux du laurier, sous la forme duquel il métamorphosa Daphné. Cet événement suit le passage du Soleil au Verseau ou au signe d’hiver, dans lequel on plaçait Deucalion chez les Grecs, Tchuen-Heu chez les Chinois et Satyavrata chez les Indiens. Tout se tient dans cette série de fables, comme dans la succession des tableaux de la sphère.

Si nous passons au quatrième natchtron Roguemi ou Rohinī, nous reconnaîtrons qu’il est aussi le sujet de fictions sacrées chez les Indiens.


Ce natchtron renferme les cinq étoiles Hyades, dont la plus brillante est Aldébaran ou l’œil du Taureau. Le Serpent est l’animal qui lui est affecté et on sait que chez les Grecs Hyas, frère des Hyades, mourut piqué par un serpent [151], que Bacchus, nourri par les Hyades, avait aussi pour attribut le Serpent, que Proserpine était née des amours de Jupiter métamorphosé en taureau et qu’ensuite Jupiter, métamorphosé en serpent, l’avait rendue mère de Bacchus [152]. Nous avons expliqué cette fiction à notre article de la Couronne boréale.

Pareillement, le Bacchus indien [153] était fils de Rohinī ou des Hyades, nourrices de Bacchus. Dans la fable de l’incarnation de Vishnu en Krishna, ce dieu ne consent à prendre cette nouvelle forme, qu’autant que son Serpent s’incarnera au sein de Roguemi, ou de ce quatrième natchtron. On voit aisément qu’il fait allusion au Serpent qui est affecté à ce natchtron, par les raisons que nous avons données plus haut [154].

On observait avec grand soin dans l’Inde les conjonctions de la Lune avec Rohinī, ou son passage dans ce natchtron [155], comme on observait le retour de Saturne à ce même Taureau chez les anciens peuples de la Bretagne [156].

La néoménie qui arrivait à l’équinoxe de printemps, lorsqu’il était dans le second natchtron Bharanī ou Bhavani, tel qu’il est indiqué dans le Surya Siddhanta, devint la Vénus indienne ou la Déesse de la création, Bharanī ou Bhavani. Cette maison a dans notre tableau pour emblème l’Yoni, le principe passif ou l’organe féminin de la génération. On lui affecte l’Éléphant, comme on affectait la Chèvre et le Paon à Kartikeya.

On consacrait aussi l’Yoni à la Déesse Bhavani et l’on portait en pompe son image sur l’Éléphant.

On célébrait sa fête près des deux équinoxes, en mars et en septembre, sans doute parce qu’en mars elle était nouvelle dans ce natchtron et qu’elle y était pleine en septembre.

C’est ici l’occasion de parler de l’usage qu’on peut également faire de notre tableau pour trouver la raison de la célébration des fêtes indiennes, de leur objet et des cérémonies qui y avaient lieu. Il sera nécessaire pour cela d’examiner non seulement sous quel natchtron se célébrait la fête, mais encore sous quel signe du Zodiaque.

Ainsi l’on verra, du premier coup d’œil, l’origine de la fête de la Purification par l’eau qui a lieu au mois Māci, ou en février, le Soleil étant au Verseau et la Lune étant pleine dans le neuvième natchtron, ou dans Āshleshā, ancien solstice d’été. Ce natchtron répond aux étoiles du Lion. C’est la fête de Narsingha ou du dieu aux formes de Lion. On y prie aussi pour les morts. C’était aussi le mois des expiations chez les Romains, qui ont beaucoup emprunté, ou plutôt Pythagore pour eux, du Kali des Indiens, ou de leur connaissance du temps, quoiqu’ils aient plutôt pris pour règle les levers et les couchers d’étoiles. C’était aussi en Mekhir chez les Égyptiens que se faisaient les lustrations [157].

La Lune qui avait été pleine dans le neuvième natchtron, le lendemain se trouvait au dixième natchtron Maghā. C’était sous ce natchtron qu’on célébrait la fête dont nous venons de parler. C’était donc dans le natchtron opposé à Āshleshā que se trouvait le Soleil le jour de l’opposition. Ce natchtron est Dhanistha, ancien solstice d’hiver. Sept jours après, ou dans sa quadrature, elle se trouvait près l’étoile Rhoini, dont on observait si soigneusement la conjonction avec la Lune. Sous Rohinī, on voit dans notre tableau pour emblème un Chariot, vraisemblablement celui que conduit le cocher Phaéton placé au-dessus et qui se lève avec Rhoini. Le septième jour après cette nouvelle lune, ou dans sa quadrature, le calendrier indien marque la fête de Randan Satami ou septième. On y fait Pongol pour le Char du Soleil, et Randan signifiant Char [158].

Voilà donc des fêtes qui ont des rapports bien marqués avec les positions du Soleil et de la Lune dans les constellations du Zodiaque et dans celles des natchtrons qui y répondaient.

Au mois Tai, qui correspond à janvier, époque à laquelle le Soleil remonte vers le nord, le premier du mois, il y a Pongol. C’est la plus grande fête des Indiens qui y célèbrent la renaissance du Soleil et son retour vers le nord. Cette fête dure deux jours. Le premier jour est le Peroun Pongol ou grand Pongol. On fait bouillir du riz avec du lait et dès qu’il bout, on crie Pongol. Le lieu de cette cérémonie est purifié avec de la bouse de vache. On présente ce riz aux dieux et l’on en mange après.

Le second jour est le Maddou Pongol, ou Pongol des vaches. On peint les cornes de ces animaux, on les couvre de fleurs et on les fait courir dans les rues. Nous avons déjà rappelé le rapport qu’avait cette cérémonie à celle des Égyptiens qui faisaient faire sept fois le tour du temple à la vache sacrée à la même époque du solstice d’hiver, ainsi que les réjouissances auxquelles donnait lieu le retour du Soleil qui s’acheminait de nouveau vers nos régions boréales. En Inde, on jette des sorts pour connaître les événements de l’année qui commence. Le soir, on fait des visites et des souhaits, comme chez nous. Ces fêtes durent huit jours.

Dans le mois Addi, ou juillet, au onzième natchtron nommé Pūrva Phalgunī, qui répond à la fin du Lion, domicile du Soleil, on célèbre la fête d’Addi, ou du Soleil, en honneur de Pārvatī, la Cybèle des Indiens, que l’on promène dans un char. On sait que Cybèle présidait au Lion dans la classification des douze grands dieux dans les signes. Nous croyons que cette déesse pourrait être la Magna Mater, ou la Grande Ourse, le Chariot placé sur le Lion et qui passe avec lui au méridien. De là ce char et ces lions qui y sont attelés.

Et juncti currum Dominæ subiere leones. (Virg., Énéid. 3, V.113.)


Au moins est-il certain que les Crétois, qui adoraient les Ourses célestes ou les déesses-mères, leur avaient bâti en Sicile un temple à Engyum [159] que Cicéron dit être le temple de Cybèle, ou de Magnæ Matris [160] : il l’appelle aussi Idea mater. Il est également certain que Cybèle avait son temple à Cyzique, sur le mont des Ourses [161], ainsi appelé des nourrices de Jupiter, changées en ourses.

Il est aussi certain qu’on attribuait aux déesses-mères adorées à Engyum, ou aux Ourses célestes, le pouvoir d’inspirer la fureur, comme on l’attribuait à Cybèle [162], dont les prêtres partageaient ce délire furieux.

Mégalê, ou Magna, est aussi le nom de la Grande Ourse, comme celui de Cybèle, en honneur de laquelle on célébrait à Rome les fêtes appelées Mégalesia vers le 4 avril, époque à laquelle l’Ourse dépassait le méridien inférieur et remontait vers le zénith.

Dans le cirque où se donnaient les fêtes solaires, à Rome, on avait retracé les images de la grande et de la petite Ourse [163].

Tertullien dit qu’on y avait représenté la mère des dieux dans l’Euripos, ce qui rentre dans la même idée, à savoir que la mère des dieux et la Grande Ourse ne sont que la même divinité Magna Mater.

Porphyre appelle les Ourses célestes les mains de Rhéa ou de Cybèle [164].

La déesse Cybèle errait sur les montagnes, comme on voit aussi les ourses du côté du nord raser le sommet des montagnes sans se coucher. Callisto, changée en ourse, erre aussi sur les montagnes.

La déesse Pārvatī des Indiens est aussi appelée souveraine des montagnes, déesse née des montagnes [165].

Je pourrais multiplier les traits de ressemblance qu’il y a entre la Pārvatī des Indiens et la Cybèle des Phrygiens, et leurs rapports avec la constellation de l’Ourse céleste et celle du Lion placé au-dessous, et auquel préside Cybèle, de manière à pouvoir conclure que si elle n’est pas l’Ourse, elle ne peut être que la Lune d’un mois qui se lie à l’Ourse, soit par son ascension au-dessus de l’horizon lors de la néoménie équinoxiale du Taureau, soit par son passage au méridien dans la néoménie solsticiale qui arrivait dans le Lion, dont cette Lune pût emprunter les attributs, ainsi que ceux du grand Chariot.

Nous n’avons insisté sur cette ressemblance qu’afin de faire voir combien l’étude de la mythologie indienne peut jeter de jour sur celle des Grecs.

La Lune du mois Kārttika, ou du huitième mois indien, est pleine dans le troisième natchtron Krittikā, qui lui donne son nom, ou près des Pléiades. Le jour ou la veille de cette pleine lune commence la fête de Paor-Nomi, ou du neuvième jour. C’est la grande fête du temple de Tirouna-Maley [Tiruvannamalai], dans lequel Shiva, dieu aux formes de taureau, descendit en colonne de feu. On allume un grand feu sur le sommet de la montagne où est le temple et on y rend un culte au feu. Si l’on jette un coup d’œil sur notre tableau, on lira pour attribut de ce natchtron : Flamme. Le Soleil est alors dans le Scorpion, où les Chinois marquent grand feu, comme on le voit aussi dans le tableau.

Les adorateurs de Vishnu [166] célèbrent cette pleine lune en allumant des feux dans le temple, les rues sont illuminées et l’on porte ce dieu en procession.

Les adorateurs de Shiva supposent que la colonne de feu dans laquelle descendit ce dieu fut changée bientôt en colonne de terre. Il suffit, pour entendre cette fiction, de savoir que les anciens astrologues casaient les éléments dans les signes et affectaient le feu au Bélier, la terre au Taureau [167] et que la Lune, dans le natchtron Krittikā, tenait au Bélier et au Taureau, ou aux signes de l’élément dit feu et de celui de la terre.

Dans le mois Shrāvana, où le Soleil arrive à la Vierge, le onzième jour, conséquemment lorsque la Lune a atteint le vingt-deuxième natchtron, ou Shrāvana, qui répond à la fin de décembre ou du Capricorne, on célèbre la naissance de Krishna [168]. Son histoire est rapportée plus au long dans nos cosmogonies comparées. On la trouvera dans le Bagawadam [169] et dans les "Recherches Asiatiques" [170].

Avant d’achever cet aperçu très abrégé de notre travail sur les cosmogonies comparées, et en particulier sur celle des Indiens, et après avoir succinctement indiqué la marche que l’on doit suivre dans ces recherches, nous répéterons encore ce que nous avons dit, qu’on doit souvent tenir compte des constellations du Zodiaque et même des paranatellons ou des constellations extra-zodiacales qui, par leur lever et leur coucher, se lient aux douze signes. En voici un exemple par lequel nous terminerons notre mémoire explicatif du tableau.

On trouve dans le Bagawadam [171] une fable sacerdotale sur un déluge qui a tous les caractères d’une fiction astrologique puisqu’elle s’explique sans peine par les aspects astronomiques. Vishnu, ou le dieu conservateur, y prend la forme de poisson, tel que nous l’avons fait dessiner sous le Capricorne, et tel qu’il est représenté dans le Zodiaque indien des "Transactions", an 1 772. C’est le Poisson austral, qui est dans nos sphères à l’extrémité de l’eau du Verseau et qui se replie sous le Capricorne. Le dieu Soleil, ou Vishnu, uni à cette forme céleste vint, dit-on, se placer près d’un prince vertueux qu’il voulait sauver du déluge afin de recommencer un nouvel ordre de choses. Ce prince évidemment est l’homme du Verseau, le fameux Deucalion des Grecs, qui fut également sauvé du déluge à cause de sa vertu. C’est dans ce même signe que les Chinois placent aussi un prince, Chouen-Heu, sous lequel arriva pareillement le déluge [172].

Dans la fiction indienne, ce prince est le septième Menou ou génie tutélaire qui préside à un des âges, comme l’homme du Verseau est le septième signe à partir du solstice d’été, et comme Saturne, la planète qui y a aussi son domicile, est aussi la septième.

Vishnu, sous cette forme, dit à ce prince vertueux qu’il se placera près de lui, et que dès qu’il sera sur l’océan, au milieu des eaux, il verra paraître un grand vaisseau et un serpent aquatique, que ce serpent servira de câble pour tirer le vaisseau en l’attachant à la grande corne du Poisson, dont lui-même Vishnu aura pris la forme [173].

L’inondation commence, la mer franchit ses rivages, la pluie tombe par torrents. On sent bien que c’est ici une allusion au signe dans lequel va entrer le Soleil, ou au Verseau, premier ruthu dans lequel va se renouveler l’année.

Le dieu protecteur aussitôt se montre sur l’océan, sous la forme d’un poisson brillant comme l’or. On ne pouvait mieux désigner un Poisson, constellation qui renferme une étoile de première grandeur, Fomalhaut, ou la brillante étoile de la bouche du Poisson austral. Le dieu poisson se développe dans une immense étendue, avec une corne énorme, à laquelle le prince attache, avec un câble fait d’un grand serpent, un vaisseau qui tout-à-coup se montre à lui. Heureux d’être ainsi sauvé, le prince chante les louanges de Dieu, qui l’a préservé du déluge et qui veut que sous son règne un nouveau monde renaisse.

Toute cette fiction porte sur un aspect astronomique qui annonçait la fin de l’ancienne année ou du dernier âge, et le renouvellement périodique du temps, ou de l’année qui partait du solstice d’hiver, ou du vingt-troisième natchtron, Dhanistha, qui comprend les étoiles de l’eau du Verseau, constellation qui occupait alors le solstice d’hiver et le berceau de l’année renaissante.

Au moment où le Soleil, placé vers l’extrémité de la constellation du Capricorne et sur le Poisson à longue corne, descendait au sein des flots au couchant, le Verseau, aux portes de la nuit, voyait lever l’Hydre de Lerne et le Vaisseau céleste, qui est au-dessous de cet animal aquatique. Il semblait, en se développant, amener le vaisseau sur l’horizon, au bord duquel paraissait sa tête à l’orient, tandis que la corne du Poisson était aussi à l’horizon à l’occident. Il est nécessaire de prendre un globe céleste pour vérifier ces positions. Voilà quelle a été la base assez simple d’un roman astrologique qu’ont répété beaucoup de peuples, en le dépouillant d’une partie de ce qu’il a de merveilleux dans la fable indienne, et en le dénaturant plus ou moins.

C’est cette fable qui a passé chez les Scythes et dont parle Lucien dans son "Traité de la déesse de Syrie". C’est elle que les Grecs ont répétée et qu’Ovide a mise en vers latins chez les Romains. Enfin, elle a été le type de beaucoup de semblables fictions que l’on trouve chez beaucoup d’autres peuples, avec des retranchements qui ont déguisé son origine astronomique. Elle a été connue des Babyloniens et de Bérose [174] qui dit que le déluge arrive quand les planètes, et conséquemment le Soleil, regardé par eux comme planète, se trouvent dans le Capricorne, c’est-à-dire dans le signe où finissait la dernière saison des Indiens et leur année, lorsque le Soleil était uni au Poisson représenté sous le Capricorne avec une grande corne. C’est le Poisson oxyrhynque dont nous avons parlé dans notre grand ouvrage [175], c’est celui qui se trouve dans la Sphère orientale rapportée par Kirker [176]. II y est uni au fleuve du Verseau, que cette sphère appelle le Nil.

On donnait aussi le nom de Menou aux planètes. La septième, ou Saturne, présidait au Capricorne et au Verseau. C’est peut-être ce qui a donné lieu à Alexandre Polyhistor de dire que Saturne avait prévu le déluge et qu’il s’était servi d’un vaisseau pour se sauver de l’inondation, lui et les diverses espèces d’animaux.

On peut voir ce que nous disons dans notre grand ouvrage sur le déluge [177] et rectifier peut-être ce que nous avons pu dire en appliquant exclusivement aux Égyptiens et au débordement du Nil ce qui a pu avoir un autre objet chez d’autres peuples, et se rapporter à l’époque de la fin du temps ou de l’année et à son renouvellement dans l’ancienne constellation du solstice d’hiver, le Verseau.

Nous croyons qu’il suffit de ce petit nombre d’exemples pour apprendre à ceux qui veulent étudier les fables astronomiques, que les anciens nous ont laissées sous le nom de fables sacrées, l’usage qu’ils peuvent faire de la nouvelle clé que nous introduisons dans l’explication de la mythologie, ou plutôt du complément que nous donnons à celle que nous y avons depuis longtemps introduite.

Si la science ancienne est si peu connue aujourd’hui, c’est que, comme la nature, elle a ses mystères, et qu’on s’est toujours trompé sur son véritable caractère. On s’est persuadé que les anciens savants étaient jaloux, comme ceux de nos jours, d’être entendus, tandis qu’ils mettaient leur gloire à être devinés. Ils savaient que l’homme aime plus encore le merveilleux que le vrai. Ils ont profité de cette disposition de son esprit pour piquer sa curiosité et éveiller son attention.

De là est né l’ingénieux apologue qui instruit sans tromper personne. Il n’en fut pas de même des autres fables. Plus d’une fois nous avons prouvé [178] que des êtres physiques et astronomiques personnifiés sont devenus des hommes et des héros dont les noms sont restés dans les annales des anciens peuples, que des périodes fictives sont entrées souvent dans leur chronologie. Nous ferons voir aujourd’hui comment des images, de purs emblèmes, ont été classées dans l’histoire naturelle et ont été prises pour des animaux réels, tel le Phénix, cet oiseau si fameux par la longue durée de sa vie, par le genre de sa mort et par sa résurrection.

Tacite [179], tout philosophe qu’il était, quand il donnait son opinion, fut quelquefois dupe de celle des autres. Il rejeta, il est vrai, le merveilleux de cette histoire mais il regarda l’existence du Phénix comme incontestable, et d’autres écrivains en ont même admis tout le merveilleux. Comme eux, nous en tiendrons compte aussi mais pour essayer d’en donner l’explication et pour rendre cet oiseau aux fables astronomiques auxquelles il appartient.

Nous avons eu plus d’une fois l'occasion de faire voir que les fables solaires s’étaient reproduites partout sous mille formes. Celle-ci a encore pour objet le Soleil et l’une des plus longues périodes de son mouvement, la période sothiaque ou le cycle caniculaire. L’année religieuse des Égyptiens, n’admettant point l’intercalation d’un jour tous les quatre ans, que nous appelons l'intercalation bissextile, recommençait au bout de quatre années, un jour plus tôt que celle-ci [180]. Ces anticipations d’un jour, venant à se multiplier, produisaient une année entière d’anticipation au bout de 1 460 années bissextiles et les deux commencements d’années alors coïncidaient ensemble, avec cette seule différence que l’on ne comptait que 1 460 années de celles qui avaient des bissextiles et qu’on en comptait 1 461 de celles qui n’en admettaient pas, et que leurs anticipations successives faisaient appeler années vagues. C’est le retour de ces années à leur point primitif qu’on appela période sothiaque, parce que la canicule, appelée Sothis, en ouvrait et en fermait la marche.

C’est la durée de cette période, ce sont ses retours éloignés qui ont donné lieu à l’histoire merveilleuse de l’oiseau symbolique qui la représentait dans les temples, comme le dit formellement Synésius, et comme il nous est aisé de nous en convaincre par le rapprochement que nous allons faire des traits qui les caractérisent l’une et l’autre.

Nous avons vu que la période roulait dans un cercle de 1 461 années vagues. C’était aussi dans un cercle de 1 461 années qu’était renfermée la durée périodique de la vie du Phénix, si nous en croyons Tacite [181]. La mesure de l’une était celle de l’autre parce que l’une était la chose et que l’autre en était l’image.

C’était au lever du Soleil que finissait et que recommençait la période. C’était au lever du Soleil qu’on faisait mourir et renaître le Phénix [182].

C’était vers le solstice d’été, à l’époque du débordement du Nil, que la période se renouvelait au lever de la canicule, qui était regardée comme le signe de l’inondation ainsi que du renouvellement de l’année [183]. On prit également le Phénix pour symbole du débordement, comme il l’était de l’année caniculaire [184].

***

"On fit pour la Lune ce qu’on avait fait pour le Soleil. On lui assigna aussi ses demeures, ses maisons, mais on en porta le nombre tantôt à 27, tantôt à 28, nombre à peu près égal à celui des jours qu’elle met à achever sa révolution ou à revenir au même point du ciel, à la même étoile, d’où elle était partie au commencement du mois. La Lune s’avançant chaque jour d’environ 13° dans sa carrière, chaque jour elle fixait dans les cieux les divisions de son mouvement périodique pendant le mois. Chacune de ces divisions eut son nom et fut souvent désignée par un symbole particulier, comme on le voit dans ce tableau. Les Persans les appellent des kordehs, les Arabes des maisons, des stations, les Chinois des sou, les Indiens des natchtras ou natchtrons."

[140] Rech. Asiat., tom. 2, pag. 233, trad. In-4°

[141] Ibid., pag. 337

[142] Eustathe, Iliad., v. 633

[143] Origine des cultes, tom. 3, part. 2, pag. 35

[144] Hyd. Comm. ad Ulug-Beigh, pag. 31-33

[145] Oper. et Dies, v. 303

[146] Saturnal, liv. 1, ch. 19, pag. 233 et 154

[147] Origine des Cultes, tom. 3, part, 2, pag. 33

[148] Porphyr. de Antr. Nymph., p. 124

[149] Origine des Cultes, tom. 2, part. 8, pag. 105, etc.

[150] Ibid., tom. 3, part. 2, pag. 97, etc.

[151] Natal. Comes., liv. 4, pag. 316

[152] Origine des Cultes, tom. 3, part. 2, pag. 114, etc.

[153] Rech. Asiat., tom. 1, pag. 195

[154] Ci-dessus, pag. 7.

[155] Manuscrit, Biblioth., n° 18. Pouranand du Poisson

[156] Plutar.,T. 2, p. 941

[157] Kirk. Œdip., tom. 2, part. 2, pag. 256

[158] Sonnerat, tom. 2, pag. 85

[159] Diod., liv. 4, ch. 32

[160] Cic. in Verrem de Sig., ch. 44 ; et de Supplic., ch. 72

[161] Strab., liv. 13, pag. 575

[162] Dionys. Perieget, v. 809. Plut., tom. 1 Vit Marcell., pag. 309

[163] Chron. Pasch., pag. 261

[164] Porphyr. de Antr. Nymph.

[165] Système des Brachm., pag. 99. Rech. Asiat., tom. 1, pag. 187

[166] Rech. Asiat., tom. 1, pag. 83

[167] Origine des Cultes, tom. 1, pag. 198

[168] Niebhur, tom. 2, pag. 21-23

[169] Bagawad., liv. 10, pag. 271, etc.

[170] Rech. Asiat., trad., tom. 1, pag. 178, etc.

[171] Trad. des Rech. Asiat., t. 1, p. 170, etc. Bagawad., trad. d'Obsonville

[172] Souciet, tom. 3, pag. 33

[173] Ibid., pag. 173

[174] Sénec. quœs-nat., liv. 3, ch. 29, pag. 739

[175] Origine des Cultes, tom. 2 , ch. 17, pag. 227

[176] Œdip., tom., part. 2 , pag. 201

[177] Œdip., tom. 3, part. 1 , pag. 180, etc.

[178] Origine des Cultes, tom. 1 , liv. 3

[179] Tacit. Annal., liv. 6, ch. 28

[180] Censorin, de Die nat., ch. 18, pag. 107

[181] Tacit. Annal., liv. 6, ch. 28

[182] Hor. Apoll., liv. 2, ch. 54

[183] Porphyr. de Antr. Nymph., pag. 264



[184] Ibid., liv. 1, ch. 32

dimanche 16 mars 2014

Barque solaire



Le parcours visible du soleil décrit une courbe qui part du sommet en orient, atteint son zénith à midi, puis redescend sur le sommet en occident pour disparaître dans le monde souterrain. Il voyage alors sur une barque, qui va sans doute de l’ouest vers l’est. Sur les deux sommets, sur lesquels se repose la voute céleste, se trouvent des portes, constitués à l’origine d’arbres, deux arbres, voire d’un arbre à deux branches, comme deux bras tendus vers le ciel.

Le parcours souterrain se passe en barque[1]. Le soleil s’y repose. Les cercueils sont comme des barques. Qui conduit la barque vers la porte de l’orient, puisque le soleil se repose ? Des assistants, ou une Femme, sous divers aspects. La barque était initialement[2] probablement une simple barque, pour devenir plus tard (civilisation minoenne) un cheval de mer (hippocampus).



Mosaïque romaine, Hippocampus de la Chambre de Neptune, la ville romaine d'Italica, en Espagne (Droit d'auteur : joserpizarro).


Sur plusieurs bagues-sceau de la Crête (-1500 av. J.C.), on aperçoit une barque-hippocampe conduite par une Femme. La barque contient en outre deux portiques surmontés du symbole Djew. Il s’agit sans doute de la barque solaire, qui conduit le soleil en repos à travers le monde souterrain. Tandis que sur le haut de la représentation, on voit un sommet de montagne sur lequel se tient un portique avec un arbre. Peut-être est-ce le jeune soleil qui arrive à l’est, pour se lever, ou peut-être est-il prêt pour re-apparaître après le solstice d’hiver ?

Barque solaire avec 2 portiques & arbre


Barque solaire avec 2 portiques sans arbre, mais avec l'arbre dans le fond

***


[1] « Barque solaire : Dans le monde égyptien, la barque était le moyen de transport par excellence. Son image a tout naturellement été transposée dans l'univers mythologique. C'est ainsi que le soleil est souvent représenté accomplissant son périple journalier à bord de deux embarcations : l'une pour le jour (mândjèt), l'autre pour la nuit (mesketèt). Sur la partie supérieure de cette peinture, les divinités représentées sous forme d'ombres, dans des sarcophages sont des génies funéraires. Au-dessus de leur tête est tracé un petit drapeau qui signifie nepjer, « divinité ». Dessous, sur la barque solaire, se trouve le soleil figuré avec une tête de bélier. Les deux hommes à l'avant et à l'arrière l'assistent. Car le soleil a parfois besoin d'aide : s'il se régénère dans l'au-delà durant son voyage nocturne, au cours de la journée, il vieillit. Selon la phase du cycle où il se trouve, il revêt du reste des aspects différents. Le matin, enfant, il est figuré sous la forme de Khéper, le scarabée, car Khéper signifie « devenir ». A midi, adulte, il est Rê ou Rê-Hor-Akhty, c'est-à-dire Horus de l'horizon, représenté par un homme à tête de faucon. Horus, l'une des divinités principales du panthéon égyptien, se manifestait ainsi à travers un grand nombre de dieux. Le soleil à tête de bélier est une figure plus complexe. Elle peut représenter une entité qui réunit le ba de Rê à celui d'Osiris. Appelée les « Chairs du Dieu », elle est souvent le personnage central de la course nocturne du soleil. Le bélier, dont l'image sert aussi à écrire le mot « ba », est alors lié à l'idée de transformation, de renouvellement. Mais il peut aussi figurer le soleil qui, en se couchant, devient Atoum : le passage du démiurge dans l'au-delà est en effet comparé à l'état de léthargie où il se trouvait avant qu'il ne crée le monde. » JF Bradu

[2] Pendant la période où les dieux égyptiens furent représentés sous l’aspect d’animaux.

Le parcours du soleil



Du brainstorming, du brouillon et des spéculations, soyez avertis.

Jacques Cauvin pense que c’est au néolithique qu’émergea une religion de la Femme et du Taureau (-9500 à -9000). Les racines religieuses de ce double thème remontent donc très loin. Impossible de savoir comment furent interpréter ces symboles (les premiers) à cette époque, mais nous savons mieux comment ils furent interprétés par la suite, par exemple dans la civilisation égyptienne et dans les civilisations sous son influence. Ce thème a été décliné de multiples façons, avec des versions différentes selon les époques et les lieux.


Les dieux semblent avoir été honorés initialement sous la forme d’animaux symboliques. Ptah, le démiurge (« qui ouvre ») prend la forme du taureau Apis. Hathor, la déesse de l'amour, de la maternité, etc. prend la forme d’une vache. Sous cet aspect elle est représentée comme une vache « étendue au-dessus de la terre, son corps parsemé d'étoiles représentant le ciel. Elle peut prendre aussi la forme d'une femme arc-boutée sur la terre, ses mains reposant à l'ouest et ses pieds à l'est. Son corps est toujours constellé. » [1]Mais la vache Hathor semble, plus tard, symboliser aussi le ciel (Nout), la Nature (Isis) et le taureau Apis, avec le disque solaire entre ses cornes, le dieu solaire et Osiris. Ces différents aspects correspondent aussi à des développements à différents moments. La cosmogonie d'Héliopolis (époque prédynastique) est très complexe et introduit des stades intermédiaires (triades, ogdoades, ennéades…) de la création.
« C’est au Soleil et à la Lune, adorés sous les noms d’Osiris et d’Isis, qu’ils attribuaient le gouvernement du Monde, comme à deux divinités premières et éternelles, dont dépendait tout le grand ouvrage de la génération et de la végétation dans notre Monde sublunaire. »
« Enfin le Monde, dans le système égyptien, était regardé comme une grande Divinité, composée de l’assemblage d’une foule de dieux ou de causes partielles, qui n’étaient autre chose que les divers membres du grand corps appelé Monde ou de l’Univers-Dieu.
» [2]
Isis, ce n’est pas seulement la lune, mais tout ce qui est sublunaire. Elle est la Nature nourricière, qui avec la lumière et la chaleur du soleil produit toute la végétation. Avec le temps, les hommes ont appris à établir le cours du soleil, le cours des astres, les liens entre ceux-ci et les saisons etc. Ils étaient considérés et vénérés comme des divinités, selon un calendrier qui s’inscrivait dans le discours qu’ils s’en faisaient.

L’idée de base semble être celle du cycle solaire associé à la royauté et à l’immortalité de celle-ci. Le soleil se lève (scarabée Khépri) chaque jour en orient, monte au zénith (Rê Horakhty), entre les deux sommets, et se couche (Atoum) en occident. Il traverse alors le monde souterrain sur sa barque solaire en affrontant les dangers (serpent Apophis etc.) et réapparaît de nouveau rajeuni en orient. Douze heures le jour, douze heures la nuit. Dans les traditions anciennes le soleil (taureau) met une année pour parcourir l’espace (la vache) et s’épuise en le faisant. Les six premiers mois sa puissance s’accroît, puis comme pour le cycle du jour et de nuit, elle faiblit les six derniers mois de l’année, meurt et renaît. Les légendes des héros solaires reprennent ce thème, où la vie des hommes de descendance divine revisite les douze stations du soleil. La généalogie des rois se rattache aux héros solaires et leur culte reprend les mêmes thèmes solaires. Quand le roi meurt, un nouveau roi prend sa suite. C’est aussi naturel que le lever et le coucher du soleil. Le mythe d’Osiris posera les fondations de la royauté égyptienne.
« Dès qu'Osiris fut monté sur le trône, il retira les Égyptiens de la vie sauvage et misérable qu'ils avaient menée jusqu'alors; il leur enseigna l'agriculture, leur donna des lois et leur apprit à honorer les dieux. Ensuite, parcourant la terre, il adoucit les mœurs des hommes, eut rarement besoin de la force des armes, et les attira presque tous par la persuasion, par les charmes de la parole et de la musique ; aussi les Grecs ont-ils cru qu'il était le même que Bacchus.
Typhon, qui, pendant son absence, n'avait osé rien innover, parce que Isis administrait le royaume avec autant de vigilance que de fermeté, tendit des embûches à Osiris lors de son retour, et fit entrer dans la conjuration soixante-douze complices. Il fut secondé aussi par la reine d'Ethiopie, qui se nommait Aso. Il avait pris furtivement la mesure de la taille d'Osiris, et avait fait faire un coffre de la même grandeur, très richement orné, qu'on apporta dans la salle du festin qu'il donnait à ce prince. Tous les convives l'ayant regardé avec admiration, Typhon leur dit, comme en plaisantant, qu'il en ferait présent à celui d'entre eux qui, s'y étant couché, se trouverait justement de la même grandeur. Chacun d'eux l'ayant essayé à son tour sans qu'il convînt à personne, Osiris y entra aussi et s'y étendit. A l'instant les conjurés accourent, ferment le coffre, et pendant que les uns en clouent le couvercle, les autres font couler sur les bords du plomb fondu pour le boucher exactement ; après quoi ils le portent dans le Nil, d'où il fut poussé dans la mer par l'embouchure Tanitique, dont les Égyptiens, pour cette raison, ne prononcent encore aujourd'hui le nom qu'avec horreur. Cette conjuration eut lieu le 17 du mois athyr[2], où le soleil parcourt le signe du Scorpion, la vingt-huitième année du règne d'Osiris ; d'autres disent de son âge et non pas de son règne
. »
« Typhon, poursuivant un porc pendant la pleine lune, trouva le coffre de bois où était enfermé le corps d'Osiris, qu'il coupa en plusieurs morceaux, et dispersa de côté et d'autre. »
Dupuis termine :
« La déesse [Isis] l’ayant vu, vint rassembler ces lambeaux épars ; elle les enterra chacun dans le lieu où elle les trouva. De toutes les parties du corps d’Osiris, les parties de la génération furent les seules qu’Isis ne put retrouver. Elle y substitua le Phallus, qui en fut l’image, et qui fut consacré dans les mystères. »[3]
Ce sont ces mystères centrés sur le Phallus d’Osiris qui fondèrent l’autorité royale. Ainsi, quand un roi égyptien meurt, c’est le Livre des morts égyptien, dont le titre est « Livre pour Sortir au Jour », qui fournira les instructions pour sa résurrection. Hathor, notre première déesse, la Femme, est aussi associée au royaume des morts, et dans ce cadre elle est appelée « Déesse du sycomore[4] ». En occident, à la limite du monde souterrain, se trouvent deux sycomores de turquoise entre lesquels Rê (le dieu solaire) sort. Il est alors comme mangé par le ciel et embarqué pour les sycomores à l’est, d’où il réapparaîtra.
« Sur le sarcophage Uppsala 228, le dieu-soleil à corps humain et à tête de veau est assis dans le disque, qui repose entre les cornes de la tête étoilée de la vache du ciel : l’ensemble est encadré du double lion ikr (?) et de deux sycomores. On notera enfin que la vignette du LdM 110 du papyrus de Nakht associe les travaux dans le champ des souchets à la navigation vers l’est du défunt qui, comme le soleil, renaît entre deux sycomores. » (Nathalie Baum)
Il y a donc deux limites entre le monde des morts et des vivants, aux sommets à l’est et à l’ouest, marqué par deux sycomores de turquoise. Le dieu-soleil, qui s’est couché à l’ouest, a passé dans le monde souterrain, et voyage vers l’ouest « est assis dans le disque, qui repose entre les cornes de la tête étoilée de la vache du ciel » (voir illustration ci-dessus, Hathor vache céleste) et a déjà son nouvel aspect du jeune dieu-soleil « à tête de veau ». Quand la vache du ciel (Hathor) est représentée avec un disque solaire entre ses cornes, c’est qu’elle porte le jeune dieu-soleil. Et quand elle se tient dans la barque, c’est qu’elle fait le voyage dans le monde souterrain (la nuit ou l’hiver).


Les plumes d’autruche sur la tête de la vache céleste (voir ci-dessus) symbolisent la déesse Maât[5]. Le collier est le collet de menat[6]. l'Œil Oudjat [sur la barque] est un symbole protecteur représentant l'Œil du dieu faucon Horus. Un des attributs de la déesse anthropomorphe Hathor est le "sekhem", le sistre-porte, un attribut, également instrument de musique. Les deux montants évoquent pour moi le portique formé par les deux sycomores de turquoise, à la limite des mondes. « La porte étroite figurée est celle par laquelle l'enfant doit passer pour naître, c'est le symbole de la maternité. Ce sistre exprime la renaissance du défunt sous l'aspect d'Ihy, fils d'Hathor. » Sur le modèle du sistre-port turquoise ci-dessous, on voit assis sur le haut la déesse Maât[7] et un couple d’oiseaux, représentant le dieu Shou et la déesse Tefnout, le premier couple (frère et sœur) engendré par le créateur (grande Ennéade d'Héliopolis).[8]

Dans cet aperçu, différentes couches d’interprétation de différentes périodes sont regroupées, pour avoir une notion du sens général. En faisant abstraction de toutes les autres croyances funéraires et après-mort, le sens général est le fait que le dieu-soleil est un dieu cyclique, mais néanmoins immortel. Ce dieu a un cycle diurne, où il est manifeste, et un cycle nocturne où il ne l’est pas. Quand il n’est pas manifeste, la Déesse le porte ou l’engloutit. Il a également un cycle annuel, avec six mois de puissance, et six mois de faiblesse, qu’il passe également dans le monde souterrain. Il sort du monde des vivants par un portique de deux sycomores de turquoise en occident, repose entre les cornes de la vache céleste embarquée, et repasse de nouveau par un portique de deux sycomores de turquoise pour renaître et re-apparaître. Si le "sekhem", le sistre-porte, est une représentation de ce portique, d’autre symboles de la grande Ennéade d'Héliopolis peuvent nous éclairer, même si c’est une interprétation plus tardive. En passant par le portique, le soleil (le roi, « on ») se revête des quatre éléments (couple d’oiseaux) et de l’ordre cosmique (Maât). En repassant par l’autre portique en occident, à la fin du cycle de vie, le soleil (le roi, « on ») se dévêtit des éléments. L’ordre cosmique reste présent sous la forme des plumes d’autruche sur la vache.


Le sistre-porte est un symbole plutôt féminin, comme doivent l’être les deux sycomores plus anciens. Dans la civilisation minoenne, on retrouve le portique sous la forme de deux double haches (labrys), surmontées chacune d’un oiseau (sarcophage de Haghia Triada). Deux femmes versent des libations dans l’urne entre les deux haches. Elles sont suivies d’un homme jouant de la harpe. La première femme est peut-être habillée à la façon d’une prêtresse.


De l’autre côté, trois hommes portent deux veaux et une barque vers une figure de femme ( ?), qui se tient à même le sol. Il s’agit d’une fresque sur un sarcophage, donc le portique représenté est celui du monde des morts.


La face sud du sarcophage montre le sacrifice d’un taureau, le sang coulant dans un jarre, ce qui pourrait faire penser que les jarres contenant les libations, contiennent le sang du taureau. Une prêtresse ( ?) dépose une cuvette devant le portique de la double hache surmonté d’un oiseau. On perçoit aussi une aiguière. Est-ce dû à la perspective que l’on ne voie qu’une seule hache et qu’un seul oiseau ? Derrière le portique, on perçoit une sorte d’autel avec un arbre et quatre symboles de cornes caractéristiques (Djew ? voir ci-dessous).


La face est représente un chariot avec deux femmes, tiré par un couple de griffions ailés. C’est le chariot qui conduit les défunts. Le fond est rouge comme le sang de la libation. Un oiseau les guide vers le monde souterrain. Voir le lien entre les oiseaux (filles à pattes et à plumes) et le monde souterrain.


Sur l’autel du sarcophage de Haghia Triada (face sud) on perçoit quatre formes en U. Dans l’île de la Crête, on a découvert les mêmes formes en grand.


Elles font penser au hiéroglyphe Djew, qui signifie « horizon », les deux sommets de la vallée du Nil, l’un à l’est (Bakhu) l’autre à l’ouest (Manu), les deux sommets étant gardés par un lion, protégeant le lever et le coucher du soleil. La voute céleste se reposait sur ces deux sommets. Le hiéroglyphe semble ainsi désigner le parcours visible du soleil. 

Le hiéroglyphe Djew

La forme d’un autre hiéroglyphe, Ka, lui pour ce qui est de sa silhouette en forme de U ou V, mais les deux limites ressemblent à une paire de bras étendus vers le ciel. 

Le hiéroglyphe Ka

Il signifie « âme » ou « esprit », qui devient manifeste quand un individu est né. Le Ka d’un individu continuait à vivre, même après sa mort.

Hathor anthropomorphe 

***

[1] Source

[2] Ch. 2 Universalité du culte rendu à la Nature, prouvé par l’histoire et par les monuments politiques et religieux.

[3] Dupuis, Abrégé, ch. VI

[4] Arbre représentant le monde des défunts

[5] « On trouve la plume d'autruche sur les coiffures des dieux, sur le plateau de la balance lors de la pesée du coeur (jugement d'Osiris). Mais la plume est plus spécialement l’attribut de Maât, la déesse de la justice et de la vérité. Cette plume, la " rectrice " permet un vol parfait et représente à la fois la légèreté du cœur juste et la fragilité de l’harmonie. » site de JF Bradu

[6] « Menat : ce terme désigne le collier de la déesse Hathor. Le collier est divisé en deux parties :
- le collier proprement dit constitué de perles le plus souvent ornées d'une tête de la divinité
- le contrepoids fixé dans le dos permettant de retenir le collier
Hathor, "maîtresse de la Nécropole", fait toucher les perles de son collier aux défunts afin de leur procurer l'immortalité. » site de JF Bradu

[7] « Fille de Rê (ou d'Atoum) et épouse de Thot, Maât est une divinité primordiale dans la mythologie égyptienne, elle permet l'équilibre du monde établi par le créateur. C'est Maât qui assure le bon déroulement des jours, des saisons, de la crue du Nil etc... » site de JF Bradu

[8] « Il est le dieu de l'air sec, contrairement à son épouse qui incarne l'humidité. Avec leurs enfants, Geb (la Terre) et Nout (le ciel), ils forment les quatre éléments primordiaux. Shou soutient de ses bras la voûte céleste Nout après l'avoir séparée de la terre Geb. »

mercredi 12 mars 2014

Les génies des carrefours

Extrait de Manimekhalai ou le scandale de la vertu, traduit par Alain Daniélou (pp. 176-177)

« Le fameux génie [kṣetrapala G. Herma] apparut alors devant elle et lui dit :

“ jeune femme pareille à une liane ! Je crois que tu n’as pas compris le sens des paroles du barde divin lorsqu’il dit que les nuages de pluie obéissent aux ordres de ces femmes qui, même si elles ne vénèrent pas les dieux, n’entreprennent leurs travaux quotidiens qu’après avoir vénéré leur époux. Tu es habituée dans la vie à croire à des légendes et tu te complais dans de ridicules histoires. Ta dévotion envers les dieux consiste surtout à aller dans les fêtes, où sonnent les tambours aux peaux tendues par des lanières, pour entendre de la musique et regarder des danses. De plus, tu vénères bien d’autres dieux que ton époux. Ne te fais donc pas d’illusions, brave femme ! Tu n’as pas le pouvoir de commander aux nuages ni de réduire en cendres le cœur des étrangers qui s’éprennent de toi. Il te faudra changer toutes tes habitudes si tu veux que la pluie obéisse à tes ordres. La corde que je tiens ne servira pas à te lier et mes armes ne te puniront pas ainsi qu’il advient aux femmes qui se laissent aller à toutes leurs fantaisies. Tu n’as pas à te reprocher la méconduite du prince. La loi donne au roi sept jours pour rendre la justice et pour châtier [177] les criminels. S’il manque à ses devoirs, c’est à moi que revient la tâche de punir les coupables. Jeune femme pareille à une liane ! Ne t’inquiète pas. Dans sept jours, à partir d’aujourd’hui, le roi Kakanda, quand il apprendra la méconduite de son fils, et si celui-ci n’a pas su se défaire du désir que tu lui inspires, le fera mettre à mort. »

Une Mère féroce (yoginī)

Extrait de Manimekhalai ou le scandale de la vertu, traduit par Alain Daniélou (pp. 65-66)

105-126 « Un jeune brahmane appelé Shankalan était entré un soir dans le cimetière, croyant, à la vue de ses murs, qu’il s’agissait de l’entrée d’une ville. Alors qu’il s’y promenait seul, il se trouva tout à coup en présence d’une sorcière [S. mātṝkā T. ma mo] qui dansait sur une estrade comme dans un théâtre. Ses membres étaient enduits de la cendre de corps qui, jadis, avaient rayonné de beauté. Tenant dans sa main une tête de mort noircie par le feu, elle riait aux éclats. Ses cheveux épars entouraient son visage comme un sombre nuage, ses yeux semblaient grands comme des carpes, son nez un bouton de gardénia, ses lèvres étaient rouges comme les fleurs de l’arbre corail, ses dents blanches luisaient comme des perles. Sans nulle pitié pour la tête du mort, elle lui arracha les yeux et les dévora puis se mit à danser avec allégresse sur ses pieds fourchus, au son d’un étrange orchestre au rythme envoûtant formé de cris qui se mêlaient. L’ensemble vocal était constitué par les hurlements des chacals qui festoyaient en dévorant les pieds d’un corps dont les entrailles étaient déjà la proie des vers, rappelant à tous ceux qui avaient aimé ce corps, lorsqu’il était vivant, qu’il n’était fait que de chair, d’os et de sang. Le cri prolongé des harpies ayant arraché et dévorant des organes virils qui, dans la vie, sont voilés d’un morceau d’étoffe évoquait le son perçant des hautbois rythmé par les aboiements répétés des chiens tenant dans leurs mâchoires de petites mains dont ils brisaient les bracelets de verre, et scandé par les cris des grands vautours à la tête blanche et au corps brun, toujours affamés, qui dévoraient de jeunes seins encore enduits de pâte de santal.

127-131 « Seul dans la nuit, le jeune brahmane assista à la scène et, quand la sorcière s’approcha de lui, il s’enfuit terrifié et eut juste le temps de courir auprès de sa mère pour lui dire qu’un esprit malin qu’il avait eu le malheur de voir s’était emparé de sa vie, et il tomba mort.

dimanche 9 mars 2014

Enfermer les dieux dans leurs représentations



« Dans cette superbe cité à la splendeur inégalée où des chars aux étendards flottants circulent dans les rues et dont la protection est assurée par de hautes murailles, c’est afin de protéger le peuple des dangers intérieurs que des artisans habiles, après de savants calculs, ont façonné des images des dieux faites de bois, de pierre ou d’argile ou peintes sur les murs afin d’y capturer les puissances célestes. Ces images sont alors placées dans les temples, au pied de vieux arbres, près des escaliers sur lesquels les gens viennent se baigner dans les rivières ou les étangs, dans les bâtiments officiels ou à l’ombre des arbres sacrés au milieu de la ville. Les divinités ainsi représentées sont présentes dans les images et dans les lieux qui leur ont été assignés. C’est pourquoi les gens perspicaces savent qu’à travers les images on peut communiquer avec les divinités qu’elles représentent.

129-142 « Brave fille, souple comme une liane ! Je veux te raconter ma propre histoire. Je suis un de ces esprits immortels de haut rang qui forment les cohortes célestes. Mon nom est Tuvatikan. Lorsque Maya, l’architecte céleste, sculpta sur cet ancien pilier cette statue à mon image, je me suis trouvé contraint de l’habiter. Depuis j’y reste emprisonné sans pouvoir m’échapper. »

« Beaucoup d’habitants des mondes célestes, plus ignorants encore que les hommes, se laissent ainsi piéger. J’avais un compagnon très cher appelé Chitraséna. Je ne sais qui a informé les peintres de la ville de notre amitié. Ils ont dessiné et peint nos images dans le moindre détail dans tous les lieux où je suis allé avec lui pour nous divertir, comme s’ils nous avaient suivis partout, épiant nos jeux. Ils ont ensuite consacré ces images avec des fleurs, de l’encens, des paroles sacrées, et invoqué nos noms au point que leur langue en était fatiguée. C’est ainsi qu’il a été capturé comme moi qui suis enfermé dans cette statue que je ne peux quitter. »

Manimékhalaï ou le scandale de la vertu, du prince-marchand Shattam, Traduit du tamoul ancien et préfacé par Alain Daniélou, avec le concours de T.V. Gopala Iyer, Éditions Flammarion, 1987, (ISBN 2-08-066067-5)